Partager l'article ! Chazelles par françoise Tribout: Aquarelle de Françoise Tribout G ...
Aquarelle de Françoise Tribout
Grand-mère Tribout
Je connais encore bon nombre de visages dont le mien, qui s’illuminent en entendant ce simple nom : "CHAZELLES" et mon cousin Codi nous dit pourquoi :
"Chazelles était un endroit où les étés étaient merveilleusement longs, beaux et chauds.". Il s’agit bien sûr des étés de vacances de notre enfance commune.
Chazelles............................................................... qu’était-ce donc ?
Une grande maison, un grand jardin, un potager, et aussi ce petit carré de terre entre quatre murs que nous appelions la Croue, le tout accroché à la colline de Sey, au pied du mont Saint Quentin à quelques kilomètres de Metz.
C’était pour moi le paradis ; grand-mère y régnait et recevait tous les étés pour les grandes vacances ses enfants et petits enfants jusqu’à la guerre 39-40. Nous nous retrouvions souvent à une trentaine, dorlotés comme des "coqs en pâte" tous ensemble, trois générations et même quatre à la fin.
Grand-mère avait cinq enfants, mon père Georges et ses quatre sœurs dont les prénoms étaient : Louise, Marguerite, Marcelle et la "petite dernière" Ermance.
Les 4 soeurs et Georges
Mais pour leurs neveux et nièces ils portaient d’autres noms, plus familiers, poétiques et touchants. Ils étaient : Onc’zo, Tante Août, tante Badite, tante Lotte et tante Péchu (ou tante Péchette).
Tous les cinq s’entendaient très bien ; ils étaient simples, bons, droits avaient le sens de la famille. Tous mariés sauf tante Péchu.Tante Août était veuve, oncle Adolphe son mari avait été tué au début de la guerre de 14.
Tante Badite était mariée à oncle Raoul dit "Oncraoul" qui était médecin à Bagneux.
| Tante Lotte était mariée à oncle André, officier de carrière, qui allait tous les jours au quartier à Metz en moto. |
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Quant à mon père, il avait épousé une Hélène, que l’on appelait Tante Hélène ; il était architecte.
Pour les vacances, nous venions mes frères et moi de Paris. Nous étions les petits parisiens vivant dans un appartement rue Pergolèse, et tout d’un coup avec nos
malles en osier er cerclées, nous nous retrouvions à
la campagne, dans cette grande maison pleine de monde, heureux comme des rois de retrouver nos cousins.
Grand-mère était assez grande, forte, elle avait un beau port de tête, "un port de reine" disait sa fille tante Péchu. Ses cheveux étaient blanc-argent, elle les soignait beaucoup, les bouclant tous les matins au fer à friser. Elle avait de jolies mains un peu grassouillettes avec des doigts courts et déliés.
Elle jouait du piano avec plaisir : des mazurkas, des quadrilles et je lui dois mes premières leçons de pianos. Je me souviens dune sonate de Scarlatti (do, mi, sol, sol, sol,…). Elle avait composé un petit air que mon père jouait souvent et que malheureusement j’ai oublié. Elle était artiste, elle avait de la personnalité.
Ses robes étaient en tissus de lin blanc ou à larges rayures grises ; elle portait toujours des chaussures en toile blanche sur des bas blancs. En fait, elle était très coquette. Elle donnait le ton, car il me semble que maman, mes tantes et mes cousines étaient toujours très soignées, elles aussi. Grand-mère me faisait penser au Roi Soleil ; sans doute à cause de sa canne et de tout ce qui émanait d’elle. Elle ne nous grondait jamais, elle nous aimait et le dernier né de la famille était toujours le plus beau.
Elle ne quittait jamais un sac en toile imprimée ou en macramé. C’était son sac à ouvrage, car elle tricotait sans cesse pour ses petits enfants. Dans ce sac, ses pelotes de laine et ses aiguilles à tricoter voisinaient avec des bonbons de toutes sortes : certains très colorés ressemblaient à des sulfures, d’autres à des bélemnites striées de toutes les couleurs, il y avait aussi des réglisses noirs et brillants, des sucres d’orge, du bois de réglisse. Elle les distribuait généreusement.
Ses deux passe-temps favoris étaient le bridge et la pêche. Je parlerais plus tard de cette dernière activité qui était à la fois objet de désir et sujet épineux pour les enfants.
Tante Badite avait un joli visage aux traits fins : je la vois ridée comme une pomme d’api, mais peut-être est-ce déjà le fruit de mon imagination ? Oncle Raoul et tante Badite avaient trois fils : Pierre (Pellot), Roger (le Zézé) et Claude (le Cotte), tous trois plus âgés que moi.
Roger, Marguerite (Baditte) Raoul et Claude, Pierre(Pelot)
Le matin au petit déjeuner, tante Badite nous préparait quelquefois nos tartines et, une "tartine-à-la-tante-Badite" était une tartine raclée : peu de beurre peu de confiture. On préférait une "tartine-à-la-tante-Péchu". Bien riche en beurre et en marmelade.
Tante Péchette était une petite femme ronde, intelligente, fine et nerveuse. Ses crises de nerfs étaient courantes, un rien suffisait : un enfant qui répondait mal à sa mère, une discussion un peu vive, une dispute ou à plus forte raison un "ouh ! " poussé avec malice par un enfant caché derrière une porte….
Je me souviens en particulier du jour où Codi caché derrière un buisson de lilas au fond du jardin, lui avait fait tellement peur, qu’elle poussa des petits cris, puis devint violette et tomba dans les pommes ! On lui donnait dans ce cas là quelques petites gifles pas bien fortes et, en s’excusant, elle revenait à elle. Après ces incidents, le ou les responsables se sentaient un peu "chose", mais on se consolait en sachant que ce n’était pas grave.
Tante Louise était une dame très distinguée, fine comme sa sœur tante Badite. Elle aimait faire des mots croisés. Je l’ai toujours vue avec des cheveux gris dont l’implantation m’intriguait, ils semblaient tous venir très harmonieusement d’un point unique au haut du front, que je voyais comme une sorte d’étole rayonnante. En fait, elle portait une perruque. Je me souviens d’une photo d’oncle Alphonse son mari, en uniforme, posée sur la commode de sa chambre.
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Tante Août avait trois filles, les "petites Renaudine" mes trois grandes cousines, Madeleine, Marguerite ‘Badite comme ma tante) et Elmée surnommée Mémée, qui
épousera bientôt Paul. |
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Tante Lotte, que ses sœurs appellent Lolotte était très jolie ; son teint était clair, un peu coloré, elle avait les lèvres roses et ...neuf enfants : François, Anne, Michel, Bernard, Claude, Gérard, Jean-Pierre, Philippe et Marie-Josée qui étaient pour tout le monde : Fafa, Nanie, Mico, Beben, Codi, Lala, Aker, Phiphi et Cocotte.
Je me souviens peu d’elle à cette époque. En fait je n’avais d’yeux que pour mes cousins et mes cousines.
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Même de maman j’ai peu de souvenir. Je me rappelle surtout des robes qu’elle portait : son petit ensemble en liberty à fond noir et son chapeau en paille noire que nous appelions "chapeau de curé" parce qu’il nous faisait penser à un gâteau très plat que l’on appelait ainsi. Son ensemble en toile de lin bleu marine, son béret et ses chaussures assortis ; sa robe de plage à tissus bayadère multicolore, je la trouvais toujours très élégante, il me semble qu’elle avait d’ailleurs cette réputation. Nous étions cinq enfants : moi Françoise, Etienne, Marc, Denis et Pascal ; nos petits noms étaient : Zaza, Ati, Marco, Denis, et Kali.Papa, je ne le voyais pour ainsi dire pas. Son agence était à Metz et, tous les jours il partait travailler avec Madeleine qui était sa secrétaire. Il y allait en Chevrolet, grosse voiture qui faisait beaucoup de bruit. Maman la conduisait également avec brio (on l’accusait de conduire à tombeau ouvert !) Hélene et Etienne et Marc |
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Elmée et Paul |
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Elmée |
Parlons maintenant de la maison. Elle fut construite par mon grand-père vers 1900. Ce grand-père que j’ai àpeine connu et dont je me rappelle surtout la calotte noire à la Alphonse Daudet.
Elle fit sensation à l’époque car c’était la première dans le village à avoir l’électricité et une terrasse à balustre.
De la rue on entrait d’abord par une grille recouverte de vigne vierge, qui s’ouvrait sur une petite cour et sur unefaçade de la maison envahie de glycine et de vigne vierge.
Dans un coin, un buisson de symphorines à petite boules blanches que nous nous amusions à faire éclater en marchant dessus.
La porte cochère de la maison s’ouvrait sur une voûte. A gauche, était le logement des "Marie Jacques", deux sœurs, "les gardiennes". A droite, quelques marches menaient à un long vestibule qui desservait à la fois le bureau, le salon, le billard et la salle à manger pièces qui donnaient par de grandes portes fenêtres sur le jardin. Ensuite au fond du vestibule, après le téléphone, l’office et la cuisine s’ouvraient sur le jardin de derrière.
On montait au premier étage par un escalier en chêne ; la rampe était large. Nous, les plus jeunes, voulions faire comme les grands, c'est à dire la descendre à califourchon ou à plat ventre. Mais un jour Etienne tomba et s’ouvrit le front. On y vissa alors sur la rampe tous les quarante centimètres des boutons de porte, ce qui mit fin évidement à nos acrobaties
On montait au premier étage par un escalier en chêne ; la rampe était large. Nous, les plus jeunes, voulions faire comme les grands, c'est à dire la descendre à califourchon ou à plat ventre. Mais un jour Etienne tomba et s’ouvrit le front. On y vissa alors sur la rampe tous les quarante centimètres des boutons de porte, ce qui mit fin évidement nos acrobaties.
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Sur le palier de l’étage desservant les chambres, je revois, le soir l’alignement des bottes d’oncle André et des autres paires de chaussures, attendant d’être "faîtes" par l’ordonnance de mon oncle au petit matin. Chaque chambre disposait d’une entrée et d’un cabinet de toilette. La chambre de grand-mère était sans doute la plus belle. Je dis sans doute, mais cela ne pouvait être autrement. Je n’y suis peut-être entrée que trois fois et j’en ai le souvenir d’un endroit mystérieux.
Elle donnait sur la terrasse dominant le jardin, et Fafa, Nanie et Mico, qui travaillaient tous les matins
dans une pièce situé au deuxième étage, juste au dessus, en profitaient bien. En effet, tous les matins, vers dix heure, on entendait grand-mère, sortie sur son balcon, dire : "Les p’tits cocos ? " Alors très vite un des "p’tits cocos" descendait par la fenêtre un petit panier au bout d’une ficelle, juste sur la terrasse. Grand-mère alors le remplissait de toute sortes de bonnes choses qui se mangeaient et les "p’tits cocos" bien contents remontaient leurs paniers. |
Il parait que nous les moyens étions un peu jaloux............ .
La chambre de tante Lotte et oncle André était appelé la "chambre noire" parce que le lit était peint
en noir comme ce fut à la mode à une certaine époque.
Mes deux tantes, Louise et Ermance, partageaient la même chambre, elle était ravissante. Les meubles étaient peints en blanc patiné. Sur la commode, je vois de gros coquillages tachetés, que nous nous amusions à mettre contre notre oreille pour entendre la mer.
Les rideaux et les dessus de lit étaient en tissus imprimé dans les tons de rose. Cette chambre était pleine de lumière car elle donnait sur le jardin par de grandes fenêtres.
A coté de cette chambre, un petit cagibi était coincé sous la cage d'escalier montant au grenier. C'est dans ce petit cagibi que tante Péchu se réfugiait quand le tonnerre grondait car elle avait très peur. D'autres fois, elle s'enfermait dans son cabinet de toilette, la tête dans un oreiller.
La chambre bleue occupée par Badite et Nanie au dessus de la cave à charbon, me plaisait beaucoup, surtout le cabinet de toilette où se trouvaient sur une table des petits pots en verre, peints à la main par grand-mère je crois, une bague couleur brique que lui avait donnée tante Péchette, et des petits outils délicats pour les ongles, le polissoire par exemple dont Badite coquette, se servait tout les jours.
Je vois sa silhouette se détachant devant la fenêtre qui donnait sur le jardin de la cuisine et au loin sur le mont saint Quentin.
C'est dans cette chambre, je crois que Nanie en robe de piqué bleu clair faisait des maths, aidée de Paul, le mari d'Elmée.
Les "cabinets" se trouvaient à coté de cette chambre. C'était une vaste pièce qui abritait aussi une baignoire et son caillebotis. La fenêtre donnait sur le toit du garage, et il nous est arrivé pour nous amuser de sortir par là, plutôt que par la porte. C'était un endroit où nous pouvions fumer tranquillement des pipes en marron de feuilles sèches ou nos premières cigarettes. Il me semble que le siège était élevé, un véritable trône.
Cet étage de la maison était relié par une passerelle à une petite maison plus ancienne sans doute, qu’on appelait la maison des Graff.
Il y avait là plusieurs chambres dont celle que j’occupais avec Madeleine, et les deux dortoirs pour les garçons. Je crois que quelquefois ils s'amusaient beaucoup et que Ben faisait s "p'tite" dans le lavabo, et les pots de chambre étaient à l’honneur, ce qui n’empêcha pas Marc, une certaine nuit, de se soulager dans son lit qu’il refusa de quitter : "j’y suis, j’y reste" !
A coté une autre chambre où dormait quelquefois le cousin Mona, Cousin de grand-mère, et je me souviens que moqueuse, je fredonnais alors parfois :
Je t'ai rencontré près de la mosquée
Oh Mona,
Ton œil brillait comme l'électricité
Oh Mona
Oh Mona t'es la plus belle
Oh Mona tu m'ensorcelle
Adjibella oh Mona !....
Madeleine me suppliait de me taire !
A l'époque où je me situe, j’avais environ onze ans.
Nous étions vingt-quatre cousins et cousines, seize garçons, huit filles, d’autres naissances suivirent jusqu’à l’été trente neuf, date à laquelle notre paradis pris fin.
Parmi tous ces cousins, nous étions quatre à avoir à peu près le même âge, Lala était de l’âge d’Etienne, Codi du mien. Nous formions le quatuor des "moyens".
Derrière nous suivaient les "mimiles", Marco, Aker, Denis, Phiphi.
(Le mimile est un héros du lorrain G. Schepfer, enfant turbulent, maladroit qui ne fait que des bêtises, asticote un chat, met des boules puantes partout, des pétards qui pètent
quand on ouvre une porte etc.) ……. Caricatures de nos gentils mimiles bien sûr !
Plus jeunes encore, les "petits", Kali, La Cocote et Jean-Loup (le premier de la quatrième génération)
Enfin, les "grands" : Pellot, Zézé, les trois "Renaudine", Fafa, Nanie, Mico, le Cotte.
Il y en avait pourtant un qui était un peu à part, un peu à part, un peu trop jeune pour être vraiment avec les "grands", un peu trop vieux pour être avec les "moyens" :
C’était Ben. Il avait un caractère original, indépendant, un peu ours. Il profitait adroitement de toutes les bonnes occasions : ballades avec les grands en voiture, bains dans la Moselle, pêche, etc.
Il pouvait comme ses ainés rester au salon avec les grandes personnes et jouer au billard sans risquer qu’on lui dise : "tu vas déchirer le tapis".
Venons-en au jardin. Il était beau. Dans le verger il y avait des pêchers, "très vieux" disaient les parents, des mirabelliers, des pommiers, un noyer, un cognassier dans lequel nous aimions beaucoup grimper.
Les mirabelles étaient souvent véreuses, pleines de "tabac", nous les recrachions alors avec dégout, mais elles étaient très savoureuses, tandis que celles de Nancy étaient belles, un peu plus grosses mais moins parfumées selon maman qui était nancéenne. Les pêches étaient réservées aux grandes personnes, il était défendu d’en manger surtout celles qui se trouvaient le long du mur du fond du potager. Autrefois, elles étaient pour grand-père, et on rappelait que chaque fois que l’on lui en apportait, il les partageait aussitôt.
Le Mouth, le jardinier, s’occupait du potager et je passais des journées entières avec lui. Avant lui, c’était avec Bernard, Bernard Rabat le fils des fermiers. Je me souviens qu’accroupi il faisait souvent des "palas" comme disait Jean-Loup (un de la quatrième génération), et cela faisait bien entendu rire d’autant plus qu’il disait d’un ton grave : "ce sont mes leggins qui craquent !". Par contre je ne riais pas du tout quand le Mouth me racontait ses histoires de grosses limaces rouges........ qu’il mangeait ! Cela m’horrifiait mais m’intriguait : les avalait-il, les mâchait-il ? Il avait un fort accent alsacien qui m’impressionnait beaucoup mais ne m’empêchait de le suivre partout où il allait, et de lui dire ce que je savais d’Allemand : "Dou, biste gross vourme" ou "Dou biste agnesel". Il riait très fort en découvrant une dentition plus que sommaire : il devait donc les avaler ! (les limaces).
Nos journées étaient bien remplies, nous passions presque toutes les après-midi au jardin. Nous faisions des cabanes sous les aucubas où nous retrouvions très souvent un gros merle presque apprivoisé ; ou bien nous montions des tentes dans la prairie.
C’est d’ailleurs dans l’une de celles-ci que Codi m’appris confidentiellement que les enfants "sortaient par le derrière" !
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Je me souviens qu’un jour on cherchait Etienne partout. On le découvrit en haut du gros tilleul au fond du jardin.... mais après tout
était-ce Etienne ou un autre ? Je ne sais plus. Etienne qu’on appelait le cousin Bénédicité. Il était toujours un peu dans la lune, tenant à la main un filet à papillon bleu, et, en bandouillère, une petite boîte dans laquelle il mettait ses prises, insectes, vers, papillons. Je me rappelle de ces jolis papillons bleus à pois dorés, posés sur le crottin ocre jaune, sur a petite route devant la maison, et des grosses bouses de vaches dans lesquelles Lala enfonçait son doigt avec délice. |
Un jeu que nous aimions beaucoup, Codi, Lala et moi, consistait à faire le "tour du mur". Il fallait d’abord monter sur un muret tout encombré de pommiers en espalier à grosses pommes rouges, pour atteindre le mur proprement dit qui clôturait le jardin. A certains endroits, il était un peu éboulé, à d’autres, des broussailles l’encombraient, parfois les tuiles qui le protégeaient étaient branlantes ; aussi nous devions faire très attention à ne pas tomber. Lala était généralement devant, moi au milieu et Codi derrière ........ et puis c’était inévitable, tout d’un coup Codi prit de trouille nous demandait de stopper : il était persuadé qu’un gros lion était derrière lui et il avait très peur que ce lion ne l’agrippe par derrière.
Aussi Lala et moi, pas tellement plus courageux que lui, sautions sans hésitations soit dans le champ des bonnes sœurs soit dans celui des vaches !
Il faut dire qu’au début de la "promenade", je m’arrangeais toujours pour ne pas être la troisième, car j’avais aussi très peur de ce lion.
Quelquefois, quand la terre avait été bien mouillée par la pluie, nous allions "faire de la terre glaise", dans le potager près de la "porte de tante Amée". La terre à cet endroit était parfaite et nous nous amusions surtout à faire des boudins.
Occupés à ces différents jeux, nous disparaissions ainsi toute l’après-midi, faisant seulement une apparition à la maison au moment du goûter. Celui-ci était extraordinaire : nous mangions des tartines de "bocote" : grandes tranche de pain mouillé, saupoudrées de sucre cristallisé. Les "bocotes" étaient très prisées chez les "moyens". Quant à ceux qui ne les aimaient pas, ils avaient le choix : soit deux morceaux de sucre soit deux carrés de chocolat avec du pain.
En fin d’après-midi, c’est oncle André qui donnait quelquefois le bain aux plus petits d’entre nous. L’eau coulait très lentement, un mince filet sortant d’un gros chauffe eau marron, puis en robe de chambre nous descendions et nous jouions aux cartes en attendant le diner : au schwartz-peter, au boudu, nous faisions des bézignes ou des batailles navales. Marc tout petit, faisait des crapettes avec tante Lotte sa marraine. Il jouait bien, voyait tout mais était un petit peu mauvais joueur et, lorsqu’il perdait, il n’hésitait pas à lancer à la tête de sa tante toutes les cartes qui lui rester.
Après le diner, au mois d’Août, quand les soirées étaient encore très chaudes, nous jouions dans le jardin, aux gendarmes et aux voleurs. J’adorais ce jeu malgré la peur que j’avais du noir. Et puis on allait se coucher après avoir dit bonsoir aux grandes personnes.
Les matinées se passaient presque tous les jours de la même façon : c’était la liberté, on se levait à l’heure de son choix, le petit déjeuner était servi en bas dans la salle à manger jusqu’à une heure avancée.
Ensuite, on faisait ses devoirs de vacances à toute vitesse car, après il y avait quand il faisait beau, le bain dans la Moselle ce qui était une des choses les plus importantes pour nous.
Le départ était un moment très animé. Les "grands" ne voulaient pas toujours nous accompagner, nos parents par ailleurs ne voulaient pas non plus nous laisser nous baigner seuls, aussi, nous devions attendre quelquefois que quelqu’un veuille bien se dévouer, et bien sur, nous piaffions. Enfin tout s’arrangeait et nous partions avec notre serviette sous le bras.
Nous descendions jusqu'à la Moselle, soit par la grande côte, très sombre à cause des grands arbres et où régnait une odeur très forte de purin, qui me dégoutait, car j’étais "nareuse", soit par le chemin de chouchou dans les vignes où j’avais toujours un peu peur car le mur longeait le mur de la propriété de monsieur Schuman, et derrière ce mur, son gros chien nous accompagnait le plus loin possible en aboyant comme un fou.
Arrivés au bord de la Moselle, c’était épatant. Il n’y avait pas de plage à proprement dit mais des petits buissons, de l’herbe et quelques cailloux et de grands peupliers bruissant qui sentaient bon. Nous étions toujours seuls. Nous adorions l’eau et nagions tous très bien. Je me souviens du petit slip en laine marron, tricoté par maman, un rugueux et qui mouillé était lourd et pendouillait un peu.
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Souvent on décidait de traverser la Moselle ; le fin du fin était de faire l’aller et retour sans s’arrêter. On prétendait qu’elle avait cent mètres de large, mais j’exagère sans doute.
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Quelquefois, il nous arrivait de nous accrocher au gouvernail d’une péniche, une de celles qui passaient bien pleine de sable ou de charbon, et nous nous laissions tirer pour remonter le courant jusqu’au moment ou le batelier nous apercevait et nous intimer l’ordre de lâcher.
Avançant silencieusement, glissant sur l’eau qui arrivait au raz de leurs bords, les péniches de la Moselle me plaisaient.
Mes grands cousins, Pellot, Roger et François avaient des costumes de bain noirs, sévères, parfois un bonnet de bain. Ils m’épataient quand ils nageaient le crawl.
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Quant à oncle Raoul avait une façon bien à lui de se baigner, avec sa barbe blanche, son crâne tout nu, son maillot de bain noir, de
l’eau à mi-cuisses, il se tapotait d’abord avec un peu d’eau prise dans le creux de sa main, l’estomac et le haut de son crâne, et puis, tout d’un coup, il plongeait
et nous faisait une démonstration admirable de brasse papillon. En réalité, il me faisait penser à une otarie toute lisse, toute luisante. On l’aimait bien. |
Pellot qui était très bricoleur avait fabriqué un aquaplane qu’il eut l’idée de relier à l’essieu d’une roue de sa voiture par une corde. Il voulut enfin un
matin faire l’essai de son engin.
Badite fut choisie comme cobaye. Je vois l’aquaplane au milieu de la Moselle, Badite dessus, tandis que Pellot sur la berge met le moteur en
marche ; la roue dégagée fait office de treuil et enroule autour d’elle le filin. L’aquaplane se rapproche de plus en plus vite de la rive. Badite dressée a l’air
d’une star ! Mais, Pellot n’arrête pas à temps son moteur, si bien que la jolie Badite vient s’aplatir sur la berge avec l’aquaplane : grosses égratignures,
beaucoup de peur et colère noire de la vedette.
Il était midi, on s’en apercevait tout d’un coup, il fallait remonter pour le déjeuner. On se hâtait. Au deuxième coup il fallait être à la salle à manger. Certains étaient souvent en retard, mon père en particulier en rentrant de Metz.
J’aimais le son de cette cloche qui sonnait le rassemblement de la famille.
Aux repas, grand-mère était assise au bout de la longue table qu’elle présidait. Je la voyais de très loin car j’étais tout à l’autre bout ; nous étions quelquefois une trentaine à table. Grand-mère avait à droite Oncraoul, le plus âgé de ses gendres, à sa gauche il me semble que c’était papa son fils, ensuite les autres ménages, et puis les "grands", les "moyens", les "mimiles" et peut-être quelques petits. Je me trouvais donc presque tout au bout, et je voyais tous les profils superposés comme une collection de médailles. Les repas étaient très bruyants.
Les menus étaient décidés par grand-mère et tante Août avec la cuisinière, Marie. Je ne me souviens plus très bien de ce que nous mangions. J’ai l’impression de n’avoir mangé que des haricots verts du potager bourrés de fils. C’était délicieux... malgré les fils. Je revois encore leur couleur vert pâle atténuée par la crème.
Je me souviens aussi des histoires de choux de Gérard. Les choux n’étaient pas du tout appréciés au bout de la table, et je vois encore sur le mur une tâche grasse faite avec du chou que tout simplement, le Lala avait projeté derrière lui en se servant de sa fourchette comme d’une catapulte.
Il y avait quelquefois des privations de dessert. Le puni se levait de table et disait à la cantonade, un peu vexé tout de même et en faisant la "pente" : "je m’en fiche, j’irai au jardin" !
Les assiettes illustrées nous amusaient toujours leurs légende disaient :
"Madame printemps, marchande de bébés"
"François les bas-bleus"
"La cruche cassée"
"Il est formellement défendu de toucher aux pommes du voisin"
etc.…
Dès que nous avions nos assiettes, chacun plaquait la sienne contre lui et proposait aux autres d’en deviner la légende en donnant seulement un détail par exemple : "j’ai une cloche", et l’autre devait répondre : "Au galant jardinier" !
Après le déjeuner les grandes personnes prenaient le café au salon si le temps n’était pas suffisamment beau pour être sous la véranda.
Oncle Raoul prenait une chaise, s’asseyait au milieu du salon, sous le lustre, tenant d’une main sa tasse à café et de l’autre sa petite cuillère. Il la faisait tourner dans sa tasse pour faire fondre le sucre d’une manière très originale : gardant comme point fixe le centre de la tasse, il décrivait lentement un cône renversé, ce qui nous fascinait.
S’il faisait beau on gagnait la véranda. Pour y aller de la salle à manger, on passait par le billard et oncle André, peut-être émoustillé par le bon vin ou par ses nièces leur faisait des "frites", mais en tangente. Elles n’aimaient pas du tout !
Mes cousines s’asseyaient sur les marches du perron, les garçons sur la balustrade qui entourait la terrasse. On parlait, on riait. Quelquefois les voix s’élevaient un peu : une discussion politique entre Paul et oncle André ou papa. Si le ton montait, on entendait tout d’un coup grand-mère dire : "Allons mon bon Raoul, où allons-nous cet après-midi ?" Cette phrase sous-entendait évidement "allons à la pêche" ! Accord unanime, mais qui ? Les grand, les moyens, les mimiles ? Ces départs étaient souvent l’objet de crises de larmes, de colère. Tout le monde bien sûr ne pouvait pécher l’ablette et le goujon !
Je n’aimais pas pêcher, tripoter un ver me dégoutait, et décrocher le pauvre petit poisson que, par malheur, j’avais attrapé me faisait peur. Mais j’aimais voir marcher oncraoul suivant des yeux son bouchon, le long de la Nied, de la Seille ou de la Moselle. Il parait qu’il faisait ainsi des kilomètres.
Grand-mère restait assise sur son pliant, immobile, avec son chapeau de paille, sa canne à pêche à la main, ses asticots grouillant dans une boîte en fer ronde genre Vichy à ses côtés. Sur l’herbe verte au bord de l’eau, à l’ombre de grands peupliers.
Il y avait à Chazelles des moments de la journée que j’aimais particulièrement. Le matin, après le petit déjeuner, avant le bain à la Moselle, le billard et le salon étaient à nous pour un temps, car les parents étaient occupés à leurs "olivettes" de ménage et prenaient leurs temps à leur toilette.
Dans le salon, les grands passaient à ce moment là des disques, des 78 tours, sur un phono à manivelle acheté par Madeleine avec son salaire de secrétaire :
"Les gars de la marine" et l’envers
"Quand la brise vagabonde…"
"Adieu Venise provençale"
"C’est gentil chez moi …. Venez-y"
ou bien la rondeur de la poitrine de Marinella chanté par Tino Rossi
"Couchés dans le foin"
"Elle lisait Marie-Claire" etc.…
J’aimais entendre ces disques. Le salon était plein de lumière, il faisait bon et j’avais une robe en toile, décolletée !
Un autre moment délicieux, se situe seulement à la fin des vacances au début de l’automne.
En fin d’après-midi, nous étions tous assis au salon, devant la cheminée où l’on faisait du feu ; les fagots soignés de la Marie-Jacques avaient du mal à prendre et nous enfumaient souvent. Tante Péchette et Badite nous racontaient des histoires ou nous chantaient des chansons. Nous étions assis par terre ou sur un tabouret.
Tante Péchette chantait :
"Le petit François"
"Tous les
Allemands y sont carrés"
"Les louis
d’or" (chanson qui nous impressionnait beaucoup)
"C’est
l’empereur d’Autriche qu’a dit"
Badite quant à elle, chantait la triste histoire d’un jeune quartier-maître blessé
"à la dunette" et que sa blonde venait voir. Il allait mourir et je me demandais où était cette "dunette". Je crois bien Badite avait la larme à l’œil en chantant ou peut-être était-ce moi…
Je veux aussi parler du "billard" car c’était une pièce que j’aimais. Le billard lui-même trônait au milieu de la pièce comme un gros animal. Tout autour, des placards remplis de livres et de revues (l’illustration, mon journal), mais aussi des jeux de cartes, de dames, des jeux d’oie… De ces placards émanaient une odeur de papier que j’aimais.
Dans les angles, des divans avec beaucoup de coussins dans les tons pastels, profonds, douillets comme des édredons. Nous faisions avec ces choses molles des cabanes, des maisons et j’aimais la tiédeur de ces tissus autour de moi.
On ne jouait pas au billard, ce jeu était réservé aux grandes personnes : les boules blanches, la rouge, les queues, la craie bleue, ce n’était pas pour nous !
Des "grands" ont dansé quelquefois dans ce billard : je revois particulièrement Paul dansant avec Elmée une java en lui mettant les mains sur les fesses ! Cela me fascinait.
A suivre....
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